Question très intéressante ! Je partage beaucoup de ce qui est dit.
Il me semble par contre que la question posée est en fait « transmettre des émotions similaires à celles provoquées par d’autres médium, cinéma et littérature ».
Or, je crois que l’on a tendance à partir des émotions que procurent les autres médiums pour voir si la FI peut (ou pas) transmettre cela. Je crois qu’on peut tenter autrement pour éviter pas mal de pièges. Chaque médium étant différent, permettant d’exprimer des choses différentes (d’ailleurs entre un parser et un hypertexte déjà, vous le dites vous-même) la comparaison risque de manquer le cœur du problème qui est plus « que peut-on faire de ce médium ? » ou « que permet ce médium ? ». Si l’on vise à faire éprouver ce que fait éprouver un roman… ben autant écrire un roman, non ?
Je pars de tout en bas : dès que quelqu’un tape des commandes à une machine pour voir ce qu’elle lui répond (ou clique sur des liens), il se passe quelque chose qui ne se produirait pas si l’on regardait une carotte cuire dans une casserole ou si l’on regardait un tableau. Toujours en restant très bas, il se produit disons des stimulations, des réactions ou des sensations on peut dire. Mule parle de l’agacement du joueur, qui semble même empêcher une autre expérience qui serait une émotion. Un auteur de FI [1] considère que la frustration est un peu le cœur de ce que permet de faire ressentir la FI à parser. On classe habituellement la frustration dans le sentiment plus que dans l’émotion…
Je pense qu’avant de s’attaquer à l’émotion, on a donc du chantier pour voir ce que l’on peut faire ressentir aux joueurs (ou ce que l’on ressent en tant que joueur). Corax, tu parles de la composante « exploration » dans les FI à parser. Je suis moi aussi très sensible à cette question (et j’aurais bien fait de la pub pour un article de blog que j’avais écris là-dessus si je l’avais pas tristement perdu) et pour autant je ne pense pas que cela relève de l’émotion.
La FI à parser peut indéniablement exprimer quelque chose en matière de perception de l’espace, d’appropriation de l’espace, de rapport à celui-ci. Je trouve cela moins évident dans d’autres médiums. Par exemple, le cinéma devra intégrer le temps et parlera d’espace-temps bien plus spontanément : il simulera l’étendue par le montage. Autre exemple : j’ai l’impression qu’en littérature, l’espace ne sera exprimé qu’à travers une modulation de la narration, des changements de rythme, de longues descriptions sans action, des répétitions, un vocabulaire particulier et des superlatifs, etc. En FI parser, l’exploration est au cœur de l’expérience. Les composantes temporelles y passent forcément : un tour <=> mouvement… Nier complètement la dimension exploration impliquera donc de tordre le médium qu’est la FI parser (non pas que ce soit mal ou impossible, évidemment !).
Autre point : Corax, tu parles de l’investissement du joueur, ce qui me paraît essentiel ! En tant qu’auteur de FI, on doit se poser la question : que fera mon joueur, en quoi cette séquence fera cela ou cela. En construisant un dispositif interactif, nous ne pouvons ignorer que le joueur investira une part, plus ou moins grande, de ce dispositif. Sinon, encore une fois, écrivons un roman… Mathieu Triclot [2] parle en matière de jeu vidéo d’impératif d’action. La FI est soumise à cet impératif d’action. En hypertexte, cela peut se résumer à 1) gérer le rythme de narration 2) gérer les embranchement. En parser, cela peut se résumer à du puzzle de vocabulaire, trouver ce qu’il faut taper. Mais cela peut-être bien plus si l’on assume et utilise l’investissement que placera le joueur. C’est là que je te rejoins, Corax (et que je peux faire de la pub [3], cette fois) : le parser implique de faire assumer au joueur les choix qu’il endosse, par exemple. C’est une piste excellente…
Pour finir, je suis moi aussi très touché par ce qu’écrit Azathoth. Et c’est à mon avis dû à une grande qualité d’écriture, doublé avec quelques échos personnels sans doute. Mais est-ce propre à la FI ? Je pense que sous la forme de nouvelles ou de roman, l’émotion ressentie serait la même. Mais je pense aussi qu’avec les mécanismes d’Azthath, une dimension supplémentaire sera rajoutée, justement par le rapport à l’exploration, à la liberté d’action et au temps. Ce que ne permet pas, ou pas de la même manière, un bouquin. La « valeur ajoutée » de la FI est donc dans ce qui lui est propre et pour autant, la dimension narrative ajoute une vraie profondeur.
Et pour en finir une deuxième fois, je me demande si ce n’est pas le mal du médium de se comparer aux formes d’expérience proposées par les arts dits majeurs. En gros, l’expérience procurée par un livre dramatique serait implicitement supérieure à celle procurée par un film drôle, elle-même supérieure à celle procurée par la victoire d’un boss dans un jeu vidéo. N’a-t-on pas tous cela en tête inconsciemment ? Si c’est le cas, on peut bien s’en affranchir, au moins ici, non :mrgreen: ?
1 – jeremydouglass.com/dissertation.html
2 – Que je conseille sincèrement à ceux qui ne connaissent pas encore !
3 – https://monsieurbouc.wordpress.com/2014/10/27/the-urge-terrible-fi-sur-le-meurtre-lamour-et-la-routine-de-tout-cela/